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"Lorsque tu écris l'histoire de ta vie, ne laisse jamais une autre personne tenir la plume pour toi"


J'avais cinq ans, ils en avaient soixante,ils avaient fait Verdun.....

Publié par Michel T sur 5 Octobre 2019, 13:39pm

En regardant une série de diapos sur la bataille de Verdun, je me suis souvenu de tous ces hommes, qui avaient fait la Grande guerre et qui en étaient revenus, comme ils avaient pu...parfois en ayant laissé une partie d’eux-mêmes là-bas, quelque part dans une tranchée ou dans un labour brumeux, dans une terre qu’ils ne connaissaient même pas.

Ils étaient vieux pour moi, ils avaient cinquante cinq, soixante ans, j’en avais cinq ou six....

Ils peuplaient mon enfance de petit garçon des années 50 qui a grandi à Issy-les-Moulineaux, entre la voie de chemin de fer derrière chez nous et le haut mur gris de l’Usine Gévelot, la cartoucherie, qui limitait à trente mètres l’horizon de notre salle-à-manger, de l’autre coté de la rue Aristide Briand.

Je les croisais quotidiennement, ceux qu’on appelait ‘’Les Gueules cassées’’

Notre voisin du rez-de-chaussée en était un aussi, gazé en 17, les poumons détruits au trois quart, une partie de son esprit s’était enfui aussi dans les vapeurs lourdes du gaz moutarde.

Dans la rue, en rentrant de l’école le soir, ou en y allant le matin ,parfois au marché, le jeudi ,avec ma mère , je les côtoyais aussi ,assis à la terrasse du café en bas de chez moi quand je descendais chercher des cigarettes pour mon père , ou une bouteille de vin.

J’ai grandi avec ces Hommes, normaux pour nous, ils avaient fait la guerre, la Grande guerre, on en parlait, nous les mômes, comme si c’était un métier qu’ils avaient eu un jour, comme maçon ou chauffeur de locomotive ...

Rien ne nous étonnait chez eux, rien ne nous a jamais effrayé, ni l’œil manquant sous un front bosselé et tavelé comme un mur léprosé, ni la bouche manquante remplacée par un sourire béat sans lèvres, ouvert pour toujours sur un silence, sans mot, décoré parfois par un borborygme en guise de merci quand on leur passait une cigarette.

J'avais cinq ans, ils en avaient soixante,ils avaient fait Verdun.....

Nous, on les écoutait, quand parfois les soirs d’été, nos parents sortaient les chaises sur le trottoir ,pour prendre le frais , et que nous, les mômes, ravis de se faire peur dans la nuit, sur le trottoir, on jouait en se cachant derrière les platanes . On écoutait ces vieux qui nous parlaient d’autres vieux qui avaient vingt ans, comme eux ,en 16 ou 17 ,et qui n’étaient pas revenus d’une sortie de tranchée mais qui avaient laissé leurs cartes de belotte retournées sur une cantine en pensant revenir faire le dernier pli....

Ils racontaient ...le ‘’nettoyage’’ des tranchées quand le front avançait et que les tranchées devaient pouvoir être disponibles pour que de nouveaux régiments ‘’frais’’ puissent les occuper.

Ah ce nettoyage de tranchées, racontés par ces vieux, ceux-là même qui venaient de quitter la position après l’attaque et qui regardaient, à moitié sortis de leur enfer de terre, hébétés, les charrettes se mettrent en bout de chemin ,reculer ,cul ouvert ,tourné vers l’entrée de la tranchée et ces hommes ,trois ,suivant le règlement ,un pour nettoyer , deux pour enlever...

Ils avançaient, statues sans expression, en capote bleu horizon, leurs armes accrochées sur eux comme des décorations, maculés de boue ou d’autres choses, frottés au hasard des boyaux coudés des lignes de défense .

J'avais cinq ans, ils en avaient soixante,ils avaient fait Verdun.....
J'avais cinq ans, ils en avaient soixante,ils avaient fait Verdun.....
J'avais cinq ans, ils en avaient soixante,ils avaient fait Verdun.....

Grenades incendiaires en main, casse-tête ou couteau de boucher pointés vers le sol guettant le moindre gémissement sortant d’un tas de corps empilés...l’état-major a donné ses ordres : Vous ne laissez rien de vivant ! Pas de prisonniers !

Surtout se taire si l’on est blessé, même si l’on retient ses tripes avec ses mains, que son œil pend sur les paupières, ou que la paume de notre main protège l’os ressorti de sa cuisse, surtout se taire !

Il est inutile de dire –« je suis Français ,je suis blessé !

Les machines bleu horizon avancent sans un mot, les yeux rougis par le vin coupé d’éther qu’il faut boire avant de partir en mission...ils seront enfermés dans leur tombeau d'horreurs et de presque morts hurlants jusqu'à la fin de leurs jours , la guerre les aura exclus de la société des hommes ,jamais plus ils ne pourrront sourire de nouveau à leurs familles ,embrasser leur femme et leurs enfants ,ils seront les exclus ,rejetés, vivantes images de fous perdus par obéissance aux ordres .

La guerre leur a ordonné de tuer ,ils se tuaient eux-mème.....

Demander du secours c’est attirer la mort sur soi, les brumes de la folie ne connaissent qu’une phrase :-« l’Officier a dit pas de prisonniers.... !

Et nous, les mioches, nous écoutions dans la nuit chaude de ce mois de juillet 1951, cette ‘’Gueule cassée’’, qui racontait à nos mamans frissonnantes et à nos pères trop jeunes pour en parler, cette guerre qui lui avait volé ses 18 ans ,qui lui avait volé son avenir ,comme vingt ans plus tard ,nos pères ,auront encore au fond des yeux et dans leur tète ,l’horreur et la peur que ce drap lourd frappé de la croix arienne aura fait peser sur la France pendant cinq ans.

Les horreurs de la Grande guerre, femelles folles inassouvies du sang des hommes, avaient accouchées quelques années plus tard d’une descendance monstrueusement sadique qui ferait monter d’un cran la bestialité de l’homme , l’éloignant un peu plus de la divinité qu’il aurait du être.

Michel

Rendus aveugles par les gaz sur le front......

Rendus aveugles par les gaz sur le front......

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morsli 12/11/2016 12:59

Beau texte Michel ! pour celui qui s'intéresse à cette période hallucinante, c'est un plaisir de vous lire.Quand je pense au gaz moutarde, j'ai des frissons d'horreur.Dans mon ancien blog, j'avais parlé de 14 et j'avais remarqué que certaines photos de soldats anglais rendus aveugles ressemblaient étrangement au tableau de Brueghel " la parabole des aveugles".Ce qui me choqua aussi, ce fut de lire sous la plume de Ernst Junger (orages d'acier), que pendant les moments de calme, ils s'amusaient par plaisir, à tenter des coups de main nocturnes contre les anglais : je pense qu'il avait un problème.
Encore une fois, bravo pour le texte et bonne fin de semaine.
P.S : pour la nouvelle, dès que j'aurai le temps...

Michel 21/11/2016 06:47

Merci mon Ami !
Michel

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