Le petit garçon marchait en tenant la main de son père
Ils rentraient dans leur petit appartement de banlieue
Il faisait froid ,pas plus de 1°c , il était 7 heure du soir ,il faisait nuit depuis plusieurs heures
Ils faisaient semblant , ils jouaient à être heureux
Pour faire comme tout le monde , ce soir là... on était le 24 décembre 1954
Ils marchaient sur ce trottoir d’Issy-les-Moulineaux en croisant des groupes de gens riants et parlant fort
Oui , pour faire comme tout le monde...
Le petit garçon se tourna vers son père et, levant la tête il lui demanda :
-« Dis papa, pourquoi on n’est pas heureux , pourquoi on ne rit pas comme tout le monde ?
Le père ne tourna pas la tète vers son fils , il a continué à marcher comme s’il n’avait pas entendu ,
Et au bout d’un moment il lui a répondu , avec douceur:
- « Je n’ai pas le cœur à rire , c’est tout, mais il ne faut pas être triste non plus, ce n’est que moi qui est comme ça.
Les gens continuaient à marcher vite autour d’eux , en riant, en parlant fort , des enfants, des grandes personnes.
L’homme et l’enfant continuèrent encore à marcher sur le trottoir .
Le petit garçon regardait devant lui en marchant, le père ne disait plus rien , il pensait qu’ils allaient arriver chez eux...
Après, après... lorsqu’ils auraient franchi la porte d’entrée du petit immeuble de deux étages
Ils grimperaient l’escalier menant au deuxième étage, là ,sur un palier avec trois portes
Le père introduirait sa clé dans la serrure de la première porte sur la droite
Il la pousserait , ferait entrer le petit garçon devant lui , lui ,s’essuiera les pieds sur le paillasson qui est sur le palier .
Le petit garçon entrerait en courant et filerait à droite vers la cuisine courte et étroite
Là dans le fond ,le dos à la fenêtre, assise sur une chaise de cuisine entre une table étroite et la pierre à évier
Une jeune femme est assise , elle a 37 ans, les yeux bleus clairs ,ses cheveux sont noirs , coupés au carré , jusqu’aux épaules ,
Elle sourit mais ne tend pas les mains , ni se lève à l’arrivée de son petit garçon , elle lui dit
-« ça va Michel ?, vous avez fait des bonnes courses avec Papa ?
-« Oui Maman , Papa a acheté plein de choses pour ce soir
L’homme arrive à son tour dans la cuisine , dit au petit
-« Va te déshabiller lapin , le temps que je range les courses et que je m’occupe de Maman,
Le petit va dans la salle à manger , il se déshabille , il y a un divan, une petite armoire à coté, c’est là qu’il dort ,
L’appartement est trop petit pour qu’il ait une chambre
Le Papa arrive dans la salle à manger , il porte la jeune femme dans les bras , pour l’asseoir sur une chaise devant la table
La maman souffre de la sclérose en plaques , déjà elle ne marche plus , ses mains et ses doigts commencent à se paralyser
Le petit garçon se met à quatre pattes sous la table et arrange les pieds de sa maman sous la table pour qu’elle soit à l’aise
Papa demande à son fils de mettre la table , lui va à la cuisine préparer le repas de Noël , il a allumé le poste de TSF...
La soirée de Noël peut commencer ....
la jeune femme aux yeux bleus et aux cheveux noirs à ramené sa main droite avec lenteur sur la table
Elle déplie ses doigts les uns après les autres pour se saisir de sa serviette , elle ne pourra pas la déplier , c’est son petit garçon qui le fera
Il guette du coin de l’œil les moindres difficultés de sa mère , il va au devant ,rapidement ,avant qu’elle ne soit bloquée.
C’était un soir de Noël , le 24 décembre 1954
J’avais 7 ans , Maman 37 ans , Papa 49 ans .
Plus tard, des années plus tard, lorsque j’avais ma propre maison, Maman n’a jamais pu venir ,ne serait-ce que passer une après-midi chez moi.
C’était trop délicat et compliqué de la transporter hors de l’hôpital .
Elle a quand même vu ou habitait son fils quand la voiture des pompes funèbres qui l’emmenait vers le petit cimetière de Lévis-st-Nom est passée devant chez moi.
Nous étions le 3 mars 1972
Papa l’a suivi quelques années plus tard en avril 1980 , c’était trop tôt pour moi, nous n’avions pas assez parlé tous les deux .
Devant son cercueil, j’ai éprouvé la solitude du dernier de lignée propulsé premier de cordée . L’à-pic de la tombe est un précipice .Désormais , je portais seul le poids de mes actions, je n’aurais plus d’excuses, je ne pourrais plus atermoyer , marchander avec moi-même .

Vous me manquerez toujours Maman, Papa .
De plus en plus , avec les années qui passent , mes souvenirs sont des photos
Michel 28 décembre 2018 Ile de la Réunion .
